Minute pastorale no 249
« Si un seul membre souffre,
tous les membres partagent sa souffrance. »
1 Co 12, 26
L’apôtre Paul nous livre un précieux et essentiel enseignement en nous proposant une comparaison avec le corps humain. Avant d’en méditer les leçons, il nous faut d’abord lire ou relire en entier le passage (1 Co 12, 12-27). Nous pouvons alors en retirer les enseignements suivants :
- Un message d’unité : plusieurs membres qui ne forment qu’un seul corps.
- Un message de diversité : pied, main, œil, oreille et nez, des membres différents qui font partie d’un tout : un seul corps.
- Ces différents membres répondent à des besoins différents, tout en faisant partie d’un seul corps; chacun a sa vocation propre.
- Pas de division, mais différents membres ayant souci les uns des autres.
- Si un seul membre souffre, tout le corps ressent sa souffrance.
Nous le comprenons bien lorsque nous parlons d’environnement : l’unité se vit dans la diversité. Comme le répète le pape François dans son encyclique Laudato si’, tout est lié. On parle même de cette société que forment les arbres entre eux.
Notons que Paul applique cette comparaison du corps à des personnes — hommes, femmes, Juifs, esclaves, païens, hommes libres — et non à des pièces différentes faisant partie d’une seule voiture.
Un tel texte de Paul s’adresse à notre société, à notre monde et à notre Église dont les membres sont très souvent qualifiés d’individualistes.
J’écris cette réflexion à la suite de la catastrophe environnementale qui a touché les populations du Népal et du Tibet. Une monstrueuse coulée de boue, d’eau, de roches et de glace, causée par la fonte d’un glacier, a provoqué sur son passage la mort de 1 400 personnes et fait 5 845 disparus. Nous avons tous été témoins de ce drame environnemental et humain à travers les nombreuses images et les nombreux reportages diffusés dans nos médias. En cause, la fonte d’un glacier, résultat du réchauffement climatique. Ces questions me viennent à l’esprit : sommes-nous complices d’un tel bouleversement? Et comment ressentons-nous, comme membres d’une seule famille humaine, la souffrance de ce membre qu’est le peuple népalais? Si, comme nous le rappelle l’apôtre Paul, un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance, comment réagissons-nous? Partageons-nous vraiment cette souffrance? J’insiste sur l’adverbe vraiment.
Me vient à l’esprit la réaction du prêtre et du lévite, ces deux personnages de la parabole du bon Samaritain, qui ont vu leur compatriote blessé, gisant presque mort sur le bord du chemin, mais qui ont continué leur chemin avec indifférence. Pourtant, ce blessé était l’un des leurs, l’un des membres de leur propre corps. Devenaient-ils, en quelque sorte, complices de la souffrance de l’un des leurs en ne s’arrêtant pas et en ne partageant nullement sa souffrance?
Lorsque je deviens réellement conscient, vraiment conscient, de la souffrance de l’autre qui est membre de la même famille que moi, je m’impose une conversion; je ne passe pas outre. Par contre, si j’admets ma responsabilité dans les souffrances vécues par un de mes frères ou une de mes sœurs, alors je pourrai en venir à vraiment questionner mon mode de vie, mon comportement égoïste et me convertir à la solidarité. Autrement dit, si je réalise vraiment mon manque de responsabilité quant aux bouleversements climatiques qui sont devenus la cause de tellement de souffrances chez les autres, il y a de fortes chances que j’opère des changements dans mon mode de vie; sinon, je risque de manifester encore et encore la même indifférence. La souffrance d’un membre du grand corps dont je fais partie devrait me motiver à tenir compte de mes comportements irresponsables. Nous savons que la pollution n’a pas de frontières.
En Église, j’apprends, par mon baptême, que je suis membre du Corps du Christ et que, par conséquent, je fais UN avec tous mes frères et sœurs. À bas toute forme d’individualisme chez moi en tant que chrétien! C’est pourquoi je me désole de notre timide réaction, pour ne pas dire de notre indifférence complice à la suite du drame vécu par nos frères et sœurs népalais. Le partage de leur épreuve a-t-il suscité un fort et sincère mouvement de solidarité dans la prière? Ont-ils été présents au cœur de nos célébrations eucharistiques? Avons-nous eu le réflexe non seulement de nous mobiliser ensemble dans la prière, mais aussi de demander pardon pour nos complicités? Pouvons-nous, ensemble, comme membres d’un seul corps, nous convertir et changer nos modes de vie qui ont pour effet de faire fondre des glaciers et de provoquer tant de souffrance? Le chanteur Stéphane Archambault nous questionne :
Qui a versé une larme? Qui a pensé à ces enfants?
Qui sait le drame qui les attend dans le tournant?
Qui, entendant l’oracle, s’est réfugié dans le déni? NOUS
Quelques citations
Approcher de la chair souffrante, cela signifie ouvrir son cœur, se laisser émouvoir, mettre le doigt dans la plaie, porter le blessé sur ses épaules, payer deux deniers et, finalement, se charger de toutes les dépenses (pape François).
Comment assumer une responsabilité à l’égard de l’environnement alors que nous ne nous préoccupons pas de la souffrance humaine? (Timothy Radcliffe).
Il faut vraiment faire un énorme effort pour ne pas être touché par la souffrance de ces petits qui sont nos frères et sœurs (Radcliffe).
Aucun bonheur ne peut être assuré tant que l’on s’arrange pour ne pas avoir conscience des souffrances de nos frères et sœurs en Christ (Radcliffe).
Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire (Einstein).
Dans un monde gravement injuste, on ne peut vivre à l’aise et se prétendre tout à fait innocent (Grégory Baum).
Il y a un gémissement caché que l’on n’entend pas; lorsque les hommes entendent gémir, c’est généralement le gémissement de la chair qu’ils entendent; ils n’entendent pas celui qui gémit en son cœur (saint Augustin).
La culture du bien-être nous amène à penser à nous-mêmes et nous rend insensibles (François).
La prière communautaire est particulièrement efficace, car elle crée une vie de communauté, de fraternité et de partage (François).
Nous nous posons souvent la question : Qu’est-ce qu’on peut faire? Alors que la véritable question semble plutôt : Qu’est-ce qu’on peut faire… sans rien changer? (Josée Blanchette, journaliste).
Jean-Pierre Joly, septembre 2026